D’un côté de l’Atlantique, on fait main basse sur le pétrole des Caraïbes, on cherche à vendre à prix d’or ce précieux gaz liquéfié au continent européen toujours plus vieillissant et peu entreprenant. Sur notre flanc Est, les énergies fossiles alimentent une guerre sans fin. Et non seulement la vente de pétrole et de gaz finance les armes, mais c’est aussi une arme que de cibler et anéantir le système énergétique de l’ennemi. « Geler » les Ukrainiens, stratégie militaire éprouvée. Jusqu’ici, je ne vous apprends rien.
Il est acquis, et c’est un consensus politique notable que l’Europe ne peut plus baser son économie sur des ressources énergétiques qu’elle n’a pas. C’est une révolution de devoir penser son développement sans conquérir de nouveaux secteurs, de nouveaux continents. Et c’est donc très difficile à imaginer, à organiser.
C’est sans doute pour cela, parce que c’est tellement différent, que les discours s’arrêtent souvent au constat, sans en tirer vraiment les conséquences pour notre projet de société. « Nous devons être indépendants énergétiquement » : construisons pour cela des « autoroutes de l’énergie » qui parcourront le continent, et pourront alimenter le centre avec le soleil du Sud et le vent du Nord. Ces autoroutes seront-elles sécurisées ? Pourra-t-on les détruire aussi facilement que les centrales électriques ukrainiennes ?
Pourtant, l’expérience ukrainienne montre que la sécurité énergétique doit aussi se penser au niveau du quartier, chaque quartier devrait être indépendant et pouvoir assurer la continuité des services essentiels. L’autonomie énergétique locale devrait être fortement soutenue par le cadre législatif et politique européen. Pourtant, les discussions ne se concentrent que sur les infrastructures de connexion et la gouvernance qui devrait accompagner les décisions des « gros » investissements[i].
Il ne s’agit pas seulement d’assurer notre approvisionnement, mais aussi que le prix de l’énergie ne détruise pas notre compétitivité, notre industrie. Les débats sont nébuleux, on y parle de taxes exorbitantes, quand finalement pour la plupart des entreprises le niveau de taxes est très bas. Les industriels demandent la révision de la taxe carbone ; et dans sa réponse lors du Sommet européen de l’industrie d’Anvers, nouveau grand rendez-vous annuel, la Présidente de la Commission européenne Ursula Von der Leyen, y a répondu timidement, tout en rappelant les besoins d’investissements dans les infrastructures énergétiques.
Les prix de l’énergie sont devenus le nœud gordien des politiques européennes. C’est un nœud parce que dans la grammaire européenne, il n’y a pas souvent la dimension méso. Il y a le consommateurs/citoyens (hic, souvent confondu) ; et le marché/ les interconnexions (entre pays).
Tout ce qui est au milieu, les micro-grids, le chauffage et refroidissement urbain, la planification urbaine des réseaux et leurs interconnections, n’est pas prioritaire. Ainsi, à chaque réforme du système de quota à polluer (ETS), on cherche à donner plus de quotas gratuits ou à financer la décarbonation des industries ; mais pas à renforcer toutes les mailles intermédiaires, toutes les actions qui réduisent la demande, qui assurent une plus grande flexibilité de celle-ci , qui permettent de considérablement diminuer les couts de renforcement réseaux…mais aussi à partager mieux les opportunités offertes de la transition.
Partager les coûts et les bénéfices, pour assurer une résilience du système, miser sur les énergies « maison », ce sont les priorités pour assurer notre sécurité demain, et aujourd’hui … et c’est le débat stratégique manquant !
[i] Designing energy infrastructure for a climate-neutral Europe