L’indépendance énergétique de l’Europe passe par une flexibilité locale sans énergies fossiles

Les collectivités locales sont indispensables pour bâtir un avenir énergétique propre, sûr et abordable en Europe


Depuis le déclenchement de la récente guerre au Moyen-Orient, les prix de l’énergie repartent à la hausse, en Europe comme ailleurs. En seulement 44 jours, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a indiqué que « notre facture d’importations de combustibles fossiles a augmenté de plus de 22 milliards d’euros ». Et même si le conflit devait s’arrêter demain, les prix du pétrole et du gaz devraient rester durablement élevés, pesant sur les factures des ménages européens.

C’est le coût de notre dépendance aux énergies fossiles. Une fois encore, l’Europe subit les répercussions de crises géopolitiques sur son approvisionnement énergétique.

Ce scénario n’a rien de nouveau. Nous l’avons déjà vécu lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, et il se répète aujourd’hui. L’Union européenne tente à nouveau de réagir pour protéger ses citoyens d’un nouveau choc des prix.

La solution est pourtant connue : développer des énergies renouvelables produites en Europe.

Et l’Europe en est consciente.

L’Espagne en apporte la preuve : en investissant de manière constante dans les renouvelables ces dix dernières années, elle est aujourd’hui mieux armée pour amortir les hausses de prix. Aujourd’hui, le constat est largement partagé : les renouvelables locales sont la voie à suivre. Le commissaire européen à l’énergie, Dan Jørgensen, l’a clairement affirmé : il faut « plus de renouvelables, le plus rapidement possible ».

Le message semble passer : au-delà de l’enjeu climatique, les renouvelables sont aussi une question d’indépendance. Et de fait, elles progressent rapidement en Europe, tandis que l’électrification s’impose comme une priorité.

Mais un obstacle se dresse : les réseaux électriques arrivent à saturation, sous la pression croissante des volumes d’énergie renouvelable injectés. Aujourd’hui, au moins 120 GW de projets sont menacés par des contraintes de réseau. La congestion devient un problème majeur. Dans ces conditions, produire davantage d’électricité renouvelable ne suffira pas si l’on ne parvient pas à mieux équilibrer le système énergétique.

La réponse existe : développer le stockage et renforcer la flexibilité sans recourir aux énergies fossiles.

Concrètement, de quoi parle-t-on ?

La flexibilité sans énergies fossiles consiste à ajuster en temps réel l’offre et la demande d’électricité en s’appuyant uniquement sur des technologies propres, plutôt que sur des centrales à gaz. Cela passe notamment par le photovoltaïque, les solutions de stockage, les pompes à chaleur, les chaudières électriques, les véhicules électriques pilotés intelligemment, ainsi que par des systèmes de gestion de l’énergie.

Au-delà de l’équilibrage du réseau, cette flexibilité contribue aussi à faire baisser les prix : consommer l’électricité lorsqu’elle est abondante et peu chère, la stocker lorsque les prix augmentent, et limiter le recours au gaz, qui renchérit et volatilise les prix.

Un système plus flexible permet de poursuivre le déploiement des renouvelables, d’éviter les pertes d’électricité verte, de réduire les tensions sur le réseau et de limiter les investissements coûteux dans les infrastructures — autant de leviers pour contenir les factures.

Flexibilité sans énergies fossiles et stockage sont donc au cœur de l’indépendance énergétique européenne.

Et ces solutions sont, bien souvent, locales.

Les acteurs de terrain — collectivités, citoyens, communautés énergétiques, entreprises — jouent un rôle clé dans leur déploiement.

Ils ne sont pas seulement consommateurs d’énergie : ils deviennent aussi producteurs, gestionnaires et stockeurs à l’échelle locale. Le développement de projets renouvelables de petite et moyenne taille représente ainsi un potentiel considérable, tant pour la production que pour la flexibilité.

Ces acteurs gèrent également des équipements essentiels à la flexibilité, comme les pompes à chaleur, les chaudières électriques ou les systèmes de stockage. À eux seuls, les segments résidentiel et tertiaire représentent 65 % de la capacité totale de stockage dans l’UE.

Les bâtiments, pilotés au niveau local, constituent eux aussi un levier majeur. Selon SolarPower Europe, ils pourraient couvrir jusqu’à 40 % des besoins de flexibilité d’ici 2030. Ils représentent déjà 61 % de la capacité solaire installée et pourraient répondre à 40 % de la demande d’électricité européenne à l’horizon 2050.

Les collectivités locales et les communautés énergétiques ont également un rôle clé pour mobiliser citoyens et PME. Elles connaissent les besoins de leurs territoires, les solutions disponibles, et peuvent coordonner les acteurs pour déployer des systèmes énergétiques plus flexibles.

Quelques exemples illustrent cette dynamique.

En Italie, le projet communautaire Romaflex, développé par Enostra, montre comment les communautés énergétiques peuvent devenir des moteurs de flexibilité. Il connecte des ménages, des petites entreprises et des bâtiments publics produisant ou consommant de l’électricité renouvelable, notamment via des panneaux solaires et des batteries.

Un système numérique pilote en temps réel la production et la consommation, en déplaçant les usages vers les moments où l’énergie renouvelable est disponible. Cette flexibilité peut même être valorisée par l’opérateur de réseau local pour mieux gérer le système électrique.

L’urbanisme et la conception des bâtiments jouent également un rôle. À Utrecht, un nouveau quartier de 4 000 logements est conçu pour optimiser son interaction avec le réseau électrique, grâce à une collaboration entre la municipalité et le gestionnaire de réseau.

Les habitations combinent efficacité énergétique, solaire, batteries et équipements intelligents capables d’adapter leur consommation. En lissant la demande sur la journée, le quartier réduit la pression sur le réseau et facilite le raccordement de nouveaux logements.

Au Royaume-Uni, le gestionnaire du système électrique NESO a lancé en 2023 une plateforme de marché visant à gérer la congestion du réseau en Écosse. Elle permet aux acteurs locaux d’ajuster temporairement leur consommation ou leur production lorsque le réseau est sous tension. Bornes de recharge, foyers ou petits producteurs peuvent ainsi contribuer à l’équilibre du système.

Ces exemples le montrent clairement : ces solutions se conçoivent, se déploient et se pilotent au niveau local.

C’est pourquoi l’Union européenne doit accélérer le développement de la flexibilité sans énergies fossiles, en s’appuyant sur les collectivités et les écosystèmes locaux. Si elle veut réellement renforcer son indépendance énergétique, elle doit investir sans attendre dans des systèmes décentralisés et soutenir pleinement les acteurs locaux dans leur transition.

C’est à cette condition qu’elle pourra garantir sa stabilité dans un monde incertain, réduire ses dépendances et faire face à un contexte géopolitique de plus en plus tendu.

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