Au fil du temps, l’alimentation a été confinée aux cuisines, aux livres de recettes et aux salons gastronomiques. Pourtant, elle ne cesse de franchir ces frontières. Elle passe sous les portes, entre dans les mairies, les hôpitaux, les conseils de défense, elle touche à la protection civile, à la sécurité intérieure comme à la sécurité nationale.
Nous avons interviewé Stéphane Linou, expert français des systèmes alimentaires durables, formateur auprès des collectivités locales et auditeur de l’IHEDN (Institut des Hautes études de Défense Nationale), afin d’explorer le lien invisible entre ce que nous mangeons et notre sécurité collective.
Ancien élu départemental et municipal, il cherche depuis plus de vingt-cinq ans à attirer l’attention sur une évidence oubliée : l’alimentation ne peut jamais être tenue pour acquise. Son travail consiste à faire dialoguer des mondes qui s’ignorent encore : agriculture, systèmes alimentaires, gestion des risques, défense, collectivités locales et société civile.

J’ai commencé à travailler avec les municipalités parce que j’ai moi-même été élu local, et parce que j’ai vu les coulisses. J’ai entendu les discours comme “ça ne peut pas arriver” pendant que, derrière le rideau, les vulnérabilités grandissaient.
Je suis intervenu en tant que sapeur-pompier lors de l’accident de l’usine AZF à Toulouse. Ce jour-là, parmi les sirènes, la poussière, le souffle et les corps, une leçon a traversé le vacarme : une société moderne qui n’a pas de culture du risque peut vaciller plus vite qu’elle ne l’imagine. En France, après la loi de 2004 sur la modernisation de la sécurité civile, nous avons progressé sur plusieurs risques majeurs mais la rupture d’approvisionnement alimentaire est restée, elle, comme un animal invisible dans la pièce.
Mon travail est né de là: d’une question simple et brutale: quand tout se dérègle, est-ce que le territoire tient ? Et s’il tient, comment ?
La première chose que je dis aux collectivités, c’est de cesser de traiter l’alimentation comme une option. L’alimentation n’est pas un supplément d’âme mais un organe vital car une commune peut survivre quelque temps à beaucoup de choses, mais jamais très longtemps à des rayons vides, à des cuisines muettes et à des ventres qui grondent. D’ailleurs, est-ce que les maires savent que ce sur quoi était basée la légitimité politique de leurs ancêtres était entre autres l’ordre public et l’alimentation ?
Il faut donc regarder en face notre talon d’Achille alimentaire, cet endroit exact où la civilisation moderne boîte sans vouloir l’avouer. D’où vient ce que nous mangeons ? Par quels tuyaux, quelles routes, quels algorithmes, quelles chambres froides, quels camions, quels carburants, quels ports, quelles dépendances lointaines ? Que se passe-t-il lorsque la mécanique se grippe, lorsque le pétrole et le numérique toussent, lorsque la chaîne dite d’approvisionnement ressemble soudain à une corde cassée dans le vide ?
Nos politiques publiques ont souvent pensé les réseaux d’eau, d’énergie, de transport, de santé. Mais elles ont laissé l’alimentation dans une sorte d’angle mort, comme si ça allait de soi. Or, il faut enfin penser (et panser !) les infrastructures nourricières: les terres, l’eau, les producteurs, les outils de transformation, les cuisines, les stocks, les liens entre acteurs, les savoirs-faire, les solidarités, tout ce qui permet à un territoire de continuer à faire passer le vivant dans les assiettes.

Je citerai d’abord mes Défis Locavores et Bas Carbone®, que j’ai inventés et dont j’assure l’animation. À ce jour, 118 défis ont été relevés. Leur force, c’est qu’ils font descendre les idées de leur nuage pour les poser sur une table. On ne parle plus du territoire, on le goûte. On ne disserte plus sur la résilience, on la cuisine.
On découvre ce que le territoire sait produire, transformer, cuisiner, relier, rémunérer. On fait parler les assiettes et les carottes parlent aux élus, les lentilles interrogent les filières, le pain demande où sont les moulins, les cuisiniers tendent la main aux producteurs. L’assiette cesse d’être un simple contenant mais elle devient une carte, un diagnostic, parfois même une radiographie.
Le second exemple, ce sont les ateliers de stress test de rupture d’approvisionnement alimentaire®. Là, nous faisons entrer le réel avec ses bottes sales. Nous simulons une panne sérieuse: blocage logistique, pénurie de carburant, cyberattaque, etc… Et nous observons. Qui sait quoi ? Qui décide ? Qui dépend de quoi ? Qui s’effondre le premier ? Qui improvise ? Qui coopère ?
La résilience, ce n’est pas un mot posé dans une délibération mais la capacité à continuer de nourrir lorsque la “normalité” enlève ses habits et montre son squelette.

Il faut d’abord sortir d’une grande illusion collective: derrière les étiquettes trop basses se cachent des nappes polluées, des maladies chroniques, des paysans à la rue, des dépendances stratégiques et des infrastructures nourricières déterritorialisées. On ne construira jamais une alimentation digne sur la misère de nos paysans.
Les leviers ? Mais nous les connaissons déjà ! D’abord, la commande publique: les cantines, les Ehpad, la restauration collective. Voilà des lieux où la République peut cesser de parler du bien commun pour le servir vraiment à table.
Ensuite, le soutien à l’agroécologie, parce qu’elle désintoxique progressivement les systèmes alimentaires de leur dépendance aux intrants de synthèse et les réconcilie avec les sols, l’intelligence du vivant, la discrète armée des vers de terre.
Enfin, il faut réapprendre à cuisiner des produits bruts, recréer des outils de transformation, de stockage et de distribution de proximité, et arrêter de considérer l’accès alimentaire comme une aumône administrative… alors qu’elle doit être une politique territoriale complète et charpentée.
D’abord en comprenant que la souveraineté alimentaire n’est pas l’autarcie. Je ne parle pas d’un territoire qui se barricade derrière ses poireaux. Je parle d’un territoire qui ne tombe pas à genoux au premier choc, qui possède encore assez de muscles, de mémoire, de savoirs-faire et de liens pour traverser la tempête sans se dissoudre.
Pour cela, il faut sortir des silos. Aujourd’hui encore, nous découpons le réel en rondelles administratives comme si l’on pouvait séparer “proprement” l’eau, l’agriculture, la santé, l’urbanisme, l’économie, la sécurité civile, la solidarité. Mais le réel, lui, refuse de se laisser trancher si “proprement”: il déborde toujours ! Un champ parle à l’école, une route coupée au supermarché, un engrais importé à la géopolitique… Tant qu’on administrera ces sujets comme des tiroirs indépendants, on passera à côté de l’essentiel.
Il faut donc protéger le foncier nourricier comme on protège un poumon, soutenir l’agroécologie comme on soutient une reconstruction, relocaliser une partie de la production et de la transformation, réduire les dépendances critiques et consolider les Projets Alimentaires Territoriaux afin qu’ils deviennent non seulement des outils de développement, mais aussi des dispositifs de préparation aux crises.
La stratégie De la ferme à la table va dans une direction utile. Elle rappelle qu’il faut faire évoluer le système alimentaire européen vers davantage de durabilité, de sécurité alimentaire, de juste revenu pour les producteurs, de sobriété environnementale, de résilience face aux crises. En 2025, la Commission a même présenté une nouvelle Vision pour l’agriculture et l’alimentation, preuve que le chantier n’est pas refermé, que le puzzle est encore sur la table, avec plusieurs pièces manquantes.
Mais cela ne suffit pas. Le Contingency Plan publié par la Commission européenne en 2021 a eu le mérite de rappeler quelque chose d’essentiel : l’alimentation ne relève pas seulement de la production agricole. Elle relève aussi de la préparation aux crises, de la coordination des acteurs, de la continuité territoriale. Il souligne que la résilience repose sur la diversification des approvisionnements, sur la complémentarité entre chaînes courtes et chaînes longues, sur la réduction des dépendances critiques aux intrants, à l’énergie, aux transports et aux importations concentrées. En clair, il confirme ce que certains refusent encore de voir : relocaliser une part des capacités alimentaires utiles n’est pas un caprice de jardinier mélancolique, c’est une mesure de sécurité, de stabilité sociale et de continuité collective.
Et puis l’actualité internationale secoue la nappe. En mars 2026, l’indice FAO des prix alimentaires a de nouveau augmenté. L’énergie renchérit, les conflits s’enchevêtrent, les engrais bondissent. L’assiette redevient ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un objet géopolitique ! Nous avons cru vivre dans un monde où les supermarchés étaient des saisons, où les rayons se remplissaient comme les marées, sans politique, sans guerre, sans fatigue, sans faille : c’était une grande illusion.
Oui, il faut donc aller plus loin : diagnostics de dépendance, protection du foncier nourricier, réduction des intrants importés, commande publique plus stratégique, re-territorialisation, stocks intelligents, doctrine claire de résilience alimentaire. Il est temps de sortir de la naïveté. Nourrir une population en temps calme est une chose mais garantir qu’elle pourra continuer à l’être malgré les crises en est une autre. La différence entre les deux, c’est toute la distance qui sépare l’abondance apparente de la solidité réelle.
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