« Penser Cathédrales »

Edito politique par Claire Roumet


J’ai passé une partie de l’été, télétravail aidant, à Bourges, au centre de la France. Et à Bourges, il y a la plus belle cathédrale du monde. Oui, je sais, on est toujours fier·e de l’endroit d’où l’on vient, mais dans ce cas c’est vrai, c’est une merveille intégrale. Certes, il a fallu quelques décennies pour la construire, mais pas si longtemps que ça (moins qu’un EPR français peut-être). Cela fait quasiment 800 ans qu’elle domine la ville.

C’est peut-être pour cela que la proposition faite par Roman Krznaric, dans son dernier livre, de « penser cathédrale » m’a particulièrement interpellée.

Chaque année, en septembre, après avoir pris le large et l’air, on revient dans nos bureaux avec une énergie débordante, des idées nouvelles. Mais cette rentrée est différente, et cette proposition, de penser autrement semble être une nécessité. Pour le philosophe, il s’agit de définir ce qui fera de nous de bon·nes ancêtres, de réfléchir à ce que l’on veut laisser. « Penser cathédrale » c’est cibler nos prévisions et ne pas faire de grand exercices de prospective avec une boule de cristal ; se concentrer sur ce que l’on veut.

La rentrée pour les institutions européennes, c’était un débat acharné pour revoir l’objectif climat de 2030 et le porter à 65% de baisse des émissions de GES (selon la volonté de certains groupes parlementaires) ou à 55%. Cela sera finalement 55% comme l’a annoncé le 16 septembre la Présidente de la Commission lors de son premier discours annuel sur l’État de l’Union. Est-ce que cette bataille de chiffres va faire de nous de bons ancêtres ? Est-ce que c’est ça « penser cathédrale » ?

Je ne remets pas en cause le besoin de relever collectivement nos ambitions. Je voudrais bien que cela soit un acquis, puisque ce n’est rien de plus que la traduction prudente des recommandations scientifiques du GIEC, et c’est important d’aligner nos cadres législatifs. Toutefois je ne peux pas m’empêcher de penser qu’on devrait passer à une autre conversation.

Et là, je suis agréablement surprise par la publication du premier rapport de « prospective stratégique » de la Commission européenne. C’est l’une des nouveautés du collège de commissaires 2019-2024 que d’avoir un Vice-Président, en l’occurrence Maros Sefcovic, dédié à la prospective. Le rapport propose une nouvelle boussole pour les politiques européennes : la résilience.

Le plan de relance européen avait aussi mis la résilience au centre mais sans la définir. Ce que le rapport de prospective fait. La résilience[i], c’est « non seulement relever les défis que nous rencontrons, mais effectuer les transitions de façon équitable, durable et démocratique ». La résilience doit irriguer, en tant qu’objectif, toutes les politiques. La Commission propose un tableau de bord, partant d’indices de vulnérabilité nationaux et cherchant à identifier les interactions systémiques entre les différentes transitions (par exemple entre les transitions écologique et digitale).

Ce rapport ne nous donne pas la réponse à la question « où allons-nous ? »… En revanche, il propose une grille pour évaluer si les politiques européennes sont compatibles avec l’objectif de résilience.

Comme le note le Vice-Président Sefcovic : « On ne peut pas espérer un futur moins disruptif….Essayer de prévoir ce qui va arriver n’est pas d’une grande utilité. Par contre cartographier les possibles chemins vers un futur que nous préférons, c’est ce qu’est la prospective stratégique, pour nous aider à agir »[ii].

Reste à dessiner le futur que nous préférons. Reste à répondre à la question « Comment pouvons-nous être de bon·nes ancêtres ? [iii]».

Pas mal pour une rentrée ! …



[i] La résilience est la capacité non seulement de résister et de faire face aux défis, mais aussi de mener les transitions de manière durable, équitable et démocratique. La résilience est nécessaire dans tous les domaines politiques pour mener les transitions écologique et digitale, tout en préservant l’objectif fondamental et l’intégrité de l’UE dans un environnement dynamique et parfois turbulent. Une Europe plus résiliente se redressera plus rapidement, sortira plus forte des crises actuelles et futures, et mettra mieux en œuvre les Objectifs de Développement Durable des Nations Unies. ‘Extrait du Rapport de prospective stratégique 2020’ https://ec.europa.eu/info/sites/info/files/strategic_foresight_report_2020_1.pdf

[ii]  « On ne peut espérer un futur moins disruptif. De nouvelles tendances et de nouveaux chocs, comme la pandémie de coronavirus, apparaîtront inévitablement et affecterons nos vies. Essayer de prévoir ce qui va arriver, en particulier dans le monde actuel qui connaît des changements rapides et complexes, n’est pas d’une grande utilité. Les boules de cristal ne marchent pas dans la vraie vie…  Cartographier les possibles chemins vers un futur que nous préférons pour mieux orienter notre action en conséquence. C’est cela la prospective stratégique : anticiper, explorer, agir » https://www.euractiv.com/section/future-eu/opinion/raising-our-game-through-strategic-foresight/

[iii] Les conversations sur les bons ancêtres doivent répondre aux questions suivantes : (Humilité du temps profond > quelles ont été vos plus grandes expériences du temps profond et comment vous ont-elles affecté ?; Justice intergénérationnelle > quelles sont, pour vous, les raisons les plus puissantes de vous soucier des générations futures ? ; Penser en termes d’héritage > Quel héritage voulez-vous laisser à votre famille, à votre communauté et au monde vivant ? ; But transcendant > Quel devrait-être, selon vous, le but ultime de l’espèce humaine  ? Prévisions holistiques > Vous attendez-vous à une rupture de civilisation, à une  transformation radicale ou à un changement de trajectoire? Penser cathédrale > quels projets à long-terme pourriez-vous entreprendre avec d’autres personnes qui  dépassent votre propre espérance de vie ? )  – extrait de « The Good Ancestor »  de Roman Krznaric, aux éditions WH Allen, 2020

À propos

Auteur

Claire Roumet

Date de publication

15 septembre 2020