« Il y a eu des soirs où on a failli claquer la porte.»

Emmanuel Fontaine, Ville de Mouscron et coopérative COOPEM


On vous a déjà parlé de la coopérative énergétique de la ville de Mouscron. Or, savez-vous comment elle s’est construite et vers où elle va dans le futur proche ? En décembre nous avons rencontré Emmanuel Fontaine qui est à la fois administrateur de la coopérative et conseiller énergie à la ville de Mouscron. Il nous parle du processus long, mais enrichissant de la création d’une coopérative énergétique unique. Selon ce Belge très enjoué et plein de passion pour son métier, il faut être persévérant, têtu et motivé pour un tel projet. Lisez ici la version raccourcie de cet entretien et écoutez la conversation complète, téléchargeable ci-dessous.

Entretien par Miriam Eisermann avec Emmanuel Fontain

En 2017, la ville de Mouscron a lancé une coopérative énergétique sous forme d’un partenariat public-citoyen. Expliquez-nous comment cette coopérative fonctionne et qui est impliqué ?

Emmanuel Fontaine : Le principe de cette coopérative est né suite à la rédaction en 2012 du PAED (Plan d’Action en faveur de l’Energie Durable) par la ville de Mouscron qui voulait être précurseur dans la rédaction de ce plan d’action. Et il y avait plusieurs actions à mener dans ce plan d’action, tant au niveau citoyen qu’au niveau communal et au niveau mobilité. Et au sein de la cellule énergie de la ville, on a réfléchi à un mode de financement alternatif. C’était aussi suite aussi au plan POLLEC 2 (Politique locale Energie Climat) qui donnait des subsides pour la recherche, justement, d’un financement alternatif. A la Cellule Energie de la ville de Mouscron, on a donc trouvé l’aide d’une société extérieure qui nous a aidé à construire cette coopérative. […]

Assez longtemps…c’est-à-dire ?

Emmanuel Fontaine : Entre le moment initial où on a décidé de faire quelque chose d’innovant, et le moment où on est passé chez le notaire, deux années se sont écoulées, avec des hauts et des bas dans le processus de création car ce n’était pas facile. Au début, c’était facile parce qu’on a déterminé qu’il fallait faire une coopérative. C’est passé au Collège communal et le Collège nous a dit qu’une coopérative serait préférable. On allait donc créer une coopérative mais ce n’est pas pour autant qu’elle était existante ; il nous fallait des coopérateurs, des administrateurs et des fondateurs pour mettre la coopérative sur les rails. Tout cela a pris énormément de temps car la coopérative était initiée par la ville de Mouscron et c’était une coopérative privée avec des citoyens à sa tête. C’était donc vraiment un système innovant. La ville de Mouscron étant sous tutelle, toute décision budgétaire doit passer par la tutelle et cela a donc engendré des délais supplémentaires pour la création de cette coopérative. Au sein de la cellule et avec l’aide de cette société extérieure, on a organisé des réunions citoyennes dans l’hôtel de ville de Mouscron, qui ont reçu un succès très intéressant pour nous. De ces réunions, on a tiré des coopérateurs, des gens qui étaient motivés par cette initiative.

« Il nous fallait des coopérateurs, des administrateurs et des fondateurs pour mettre la coopérative sur les rails »

Qu’est-ce qui motivait les premiers coopérateurs de participer ?

Emmanuel Fontaine : C’était un projet innovant. A Mouscron, il n’y avait pas de Coopérative Energie, ni dans la région. En Wallonie, elles sont plus du côté de Namur et Liège, ou dans le Brabant wallon, mais pas de notre côté. Et il y avait un milieu très actif au niveau économies d’énergies, circuit court etc. Donc les gens étaient très intéressés par la création de cette coopérative tout à fait innovante. Le point positif qui nous a aidé grandement est que la ville de Mouscron se portait garante du montage financier. Le point négatif, c’est que la ville prenait un peu de retard étant donné que c’était un projet innovant. Mais nous retenons surtout le point fort et le fait que la ville se portait garante de la création. Les gens sont venus et se sont inscrits. Ils se sont positionnés et ont dit « ok je veux participer et prendre des parts de la coopérative ». C’était des parts de 250 euros, sachant que l’on pouvait prendre des parts pour un maximum de 5000 euros. C’était le règlement de la coopérative. Et on espérait un retour sur investissement à des dividendes entre 3 % et 6 % dans les prochaines années. Evidemment, ces dividendes, c’était à discuter en assemblée générale une fois par an. On montre le bilan de l’année et si on a des bénéfices, on décide si on les distribue ou si on les réinvestit dans d’autres projets. Ça c’était vraiment la motivation. Encore une fois, c’est bien d’avoir des coopérateurs mais il fallait des coopérateurs qui se sentent plus motivés que de se contenter d’acheter des parts ; il fallait des fondateurs. Ce sont les choses fondamentales pour la création de la coopérative car s’il n’y a pas de fondateurs, il n’y a pas de coopérative.

Et quel est le profil de ces citoyens ?

Emmanuel Fontaine : Dans les fondateurs, il y a plusieurs catégories : il y a la ville, qui s’est portée garante en tant que fondateur, il y a la société Aralia. Car nous, on était nouveau et on n’y connaissait rien. Les gens étaient des citoyens lambda qui ne sont ni techniciens ni spécialistes du renouvelable ou du photovoltaïque.

On était nouveau et on n’y connaissait rien.

C’est donc la société Aralia qui est spécialisée sur la région de Bruxelles de l’installation de panneaux photovoltaïques de grande envergure où il y a plus de démarches administratives et de contrôles etc. Et la société Energiris, qui est aussi une coopérative qui travaille essentiellement sur la région de Bruxelles mais aussi un peu partout sur la Wallonie et peut-être aussi sur la Flandre. Donc voilà les 3 personnes morales, la ville, Aralia et Energiris. Le reste, ce sont les citoyens. Pour fonder la coopérative, il fallait arriver chez le notaire avec des fondateurs et une somme de 20 000 euros. On s’est arrangé pour que la majorité de ces 20 000 euros soit dans les mains des citoyens. La ville de Mouscron, la société Aralia et la société Energiris ont chacun mis 3000 euros, donc 9000 euros, et 11 000 euros sont restés dans les mains des citoyens. Il y avait une quinzaine de citoyens plus les 3 sociétés pour arriver à 20 000 euros et permettre de créer la coopérative. [Encore une fois, il fallait des statuts à cette coopérative et on a eu énormément de réunions avec les sociétés et nos partenaires, avec les citoyens qui voulaient investir non seulement en argent mais aussi en temps, consacrer des soirées, pas houleuses mais de travail, à discuter sur des termes techniques, administratifs, pour établir et écrire les statuts de cette coopérative. Cela a pris beaucoup de temps, parfois deux à trois réunions par semaine. […] Une fois qu’on a les statuts et les fameux 20 000 euros, on peut passer chez le notaire et la création de la coopérative est enfin sur pied. […] Donc ça a pris pas mal de temps et on a signé officiellement la création de la coopérative chez le notaire à Mouscron en mai 2017. On peut dire que la coopérative a été créée en mai 2017 mais cela a duré presque 2 ans, à partir des balbutiements et jusqu’à la signature chez le notaire.

donc un long processus où il fallait avoir de la patience pour arriver au bout.

Emmanuel Fontaine : C’est un long processus et il y a eu des soirs où on a failli claquer la porte et abandonner complètement, puis le lendemain on avait une bonne nouvelle et on réunissait de nouveau tout le monde. Donc dans ces deux années, il y a eu des hauts et des bas dans la création de cette entreprise. Au final, on a pu la créer.[…]

Et quels sont les modes de gouvernance que vous utilisez au quotidien ? Combien de fois vous réunissez-vous ?

Emmanuel Fontaine : C’est un conseil d’administration composé de 8 personnes. Il y a la présidente, Ann Cloet, qui est l’échevine de l’Environnement, de l’Energie et des Finances et de la Petite Enfance de la ville de Mouscron. Il y a le représentant d’Energiris. Cela fait 2 personnes. Et puis il y a 6 citoyens qui sont là, prêts à réagir quand on fait une réunion. On essaye de faire une réunion une fois par mois en général, plus si on a des projets ou une décision à prendre dans l’urgence ou rapidement. Si on ne fait pas de réunion, on communique par emails.

Vous opérez selon des principes très démocratiques, si j’ai bien compris. C’est une voix par coopérateur ?

Emmanuel Fontaine : Une voix par coopérateur. Un coopérateur peut avoir 20 parts ou 2 ou 1 part, il n’aura toujours qu’une voix. Il faut savoir aussi qu’on a 105 coopérateurs, la majorité sont des gens de Mouscron. […]

Concrètement, quelle est la mission de cette coopérative ?

Emmanuel Fontaine : Donc on a créé cette coopérative pour respecter une des actions du Plan d’Action d’Energie Durable de la ville de Mouscron. On a travaillé dans un premier temps sur l’énergie renouvelable. Après tout ce qui avait été dit en région wallonne sur le photovoltaïque, on voulait jouer le rôle de facilitateur pour les gens et donner la possibilité que tout le monde puisse installer du photovoltaïque sur sa toiture. C’était notre cheval de bataille depuis 2017. Ce que l’on proposait, on a fait un petit cahier des charges et on a fait un appel d’offres sur les installateurs de Mouscron car on voulait travailler avec des artisans mouscronnois. Les trois étaient très bien mais on a travaillé avec un qui nous paraissait plus en adéquation avec notre esprit « Mouscron pour les citoyens ». On travaille toujours avec lui aujourd’hui. Donc notre but était vraiment de faciliter l’installation du photovoltaïque. En région wallonne, à ce moment-là, on avait une prime qui s’appelait la prime Qualiwatt qui était versée annuellement pendant 5 ans. […]

Donc les gens qui installaient des panneaux voltaïques, chaque année, il y avait 500 euros qui tombaient. Il y a une formule savante qui existe pour calculer cette prime, en fonction du prix d’installation et du prix de l’électricité. Comme le prix de l’installation diminuait un petit peu chaque année et le prix de l’électricité augmente malheureusement chaque année, c’est plus rentable dans ces deux conditions-là d’installer des panneaux, donc la prime diminue. Nous, à la coopérative, on avait monté un business plan en disant « voilà, sur une installation on vous préfinance la prime Qualiwatt ». Donc au lieu d’avoir cette prime hypothétique de 500 euros par an, on versait directement les 2500 euros ou on les déduisait du montant initial de l’installation. Donc si l’installation coûtait 6000 euros, on déduisait 2500 euros et il restait 3500 euros à payer par le citoyen. Les citoyens étaient heureux car ils ne devaient pas débourser ces 2500 euros en plus. Nous, on récupérait chaque année la prime Qualiwatt. On avait trouvé un petit système parce que normalement la prime devait être versée au propriétaire du code EAN, donc au propriétaire qui payait ses factures. On a dû ouvrir un compte entre le citoyen et la coopérative sur lequel, chaque année, la prime était versée. On a eu un succès très important. On a fait 100 installations jusqu’en juin 2018, donc en un peu moins d’un an, depuis mai 2017 mais après c’était vite les congés, donc un peu moins d’un an. C’était évidemment intéressant pour les citoyens. Les gens ne devaient rien faire et n’avaient pas de documents à remplir, la coopérative et l’installateur s’occupaient de tout ; ils faisaient les papiers, les visites. Ils prenaient rendez-vous avec nous, on s’arrangeait avec l’installateur, moi ou un autre administrateur, on accompagnait l’installateur pour visiter la maison parce qu’on aimait bien avoir un contact avec le citoyen et l’installateur voulait voir la maison où on allait installer les panneaux. Il mesurait la toiture et regardait la faisabilité, s’il n’y avait pas d’ombrage, toutes les choses techniques. Les gens étaient très contents, car ce n’était pas quelqu’un qui regardait la toiture sur Google Map, il y avait un suivi et les gens étaient satisfaits. Malheureusement, en juin 2018, le gouvernement wallon a décidé de stopper ces primes Qualiwatt parce qu’il a jugé que c’était rentable sans ces primes. Donc le gros intérêt de venir par la COOPEM s’était éteint et on a plus eu l’affluence du début. Maintenant, tout ce qui nous reste, mais c’est très bien comme ça, ce sont des voisins et du bouche-à-oreille. Ils nous contactent pour savoir si on fait toujours les installations du photovoltaïque, si c’est toujours avec le même installateur, les prix etc. On continue à offrir le même service, sans avoir cette prime Qualiwatt et les choses se passent nettement moins vite qu’avant. Avant, c’était 2500 euros en moins, maintenant les prix des installations ont diminué et la différence est un peu moins grande qu’avant. Au niveau du photovoltaïque, c’est vraiment notre cheval de bataille.

Au niveau du photovoltaïque, c’est vraiment notre cheval de bataille.

Donc ça c’est pour le citoyen, mais à côté de cela, on a aussi un projet aussi pour les grosses installations. C’est un autre régime, ce n’est plus des primes Qualiwatt, c’est des certificats verts. C’est des grosses installations, au-dessus de 10 kWh crête. Ce sont des PME et autres entreprises avec une grosse installation. Nous on fait le système du tiers investisseur. On paye la majorité de l’installation de l’entreprise et l’entreprise paye le reste, donc entre 10 % et 25 % au grand maximum. On se rétribue en fonction des certificats verts obtenus sur la production et sur une partie de la réduction de la facture énergétique annuelle.

Quels conseils donneriez-vous à une ville, une municipalité, qui aurait envie de se lancer comme vous l’avez fait ?

Emmanuel Fontaine : Il y a déjà plusieurs personnes de plusieurs villes qui nous ont contacté à la Cellule Energie – parce qu’on est le point de contact de la coopérative. Personne n’est salarié à la coopérative, tout le monde est volontaire et bénévole. Il y a donc ma collègue et moi-même qui travaillons au sein de la Cellule Energie et nous sommes le point de contact de la coopérative. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il faut être persévérant, têtu et motivé pour monter une coopérative comme cela, avec du public-privé. C’est quelque chose qui se mérite, il ne faut pas baisser les bras. Tout seul, on va baisser les bras, donc il faut être entouré par des gens qui connaissent un peu le truc et entouré par des citoyens. Parce que si on fait une coopérative citoyenne, il faut que des citoyens soient présents. Dans l’ordre de l’élaboration des statuts, c’était pénible. Ce n’est pas gai à faire, des statuts, parce que c’est purement administratif. Il faut des gens qui comprennent ces termes techniques et juridiques. Il ne faut pas dire : « tu travailles dans un truc et tu n’es pas juriste ni du secteur administratif ». Non, il faut accueillir tout le monde. […] On apprend sur le tas et c’est cela qui est super intéressant. Donc il faut être persévérant, têtu et être entouré de gens qui connaissent un peu le sujet. […]

Qu’est-ce qui vous motive au quotidien dans ce travail sur la coopérative et dans le domaine énergie-climat en général ?

Nous, avec la coopérative, je sais que ce n’est peut-être qu’une petite pierre dans l’édifice mondial, mais selon moi, cette coopérative est importante.

Emmanuel Fontaine : En tant qu’administrateur de la coopérative et que membre de la Cellule Energie, il y a des choses qui doivent être faites et qui, pour moi, ne seront pas faites maintenant, parce qu’on ne donne pas les moyens aux gens. Les politiques ont de grands discours ; on fait des COP tous les ans, tous les deux ans. De grands discours donc, mais après il n’y a rien sur le terrain. Il faut des moyens pour travailler. Pas seulement des sous, il faut débloquer des ressources humaines, il faut parler avec les gens et cela prend énormément de temps. Nous, avec la coopérative, je sais que ce n’est peut-être qu’une petite pierre dans l’édifice mondial, mais selon moi, cette coopérative est importante. […] Chaque jour, au boulot, je suis content quand quelqu’un me téléphone et me demande si on fait toujours du photovoltaïque et quels sont nos projets. […] Il y a des choses à faire. C’est le leitmotiv de mon travail. Ce n’est pas toujours positif parce qu’il y a des jours où on a des réponses négatives, ou des projets mettent plus longtemps à se réaliser, car travailler avec une ville est compliqué. C’est des marchés publics, des appels d’offres, il faut du temps. Si on rêve la nuit, on ne l’a pas le lendemain. On l’a 6 mois après. C’est compliqué mais c’est ma motivation d’être dans cette coopérative et de travailler à la Cellule Energie.

Super ! On vous souhaite en tout cas bonne continuation avec cette mission. Je vous remercie beaucoup pour cet entretien. Merci, Emmanuel.

Emmanuel Fontaine : Merci.

Cet entretien “City Stories” a été mené dans le cadre du projet européen mPower.

mPower explore comment les villes et les citoyens peuvent gérer ensemble la transition énergétique, de façon équitable, propre et démocratique. La participation peut prendre des formes différentes : de l’implication des citoyens, des ONG locales ou des entreprises dans la définition d’une politique à une des étapes de la chaîne de valeur énergétique : par exemple en tant que partie prenante ou même en tant que producteur-consommateur. Le projet mPower est financé par le programme européen Horizon 2020.

www.municipalpower.org

Emmanuel Fontaine

À propos

Nom

Emmanuel Fontaine

Lieu

Mouscron, Belgique

Site internet

coopem.be